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  • Clémence Brun

Les « cultural bundles », ou comment la culture façonne notre créativité

Mis à jour : sept. 30



Communiquer avec les autres relève parfois du challenge... et c'est encore plus le cas lorsque "ces autres" ne baignent pas dans la même culture que nous. Incompréhensions, difficultés à travailler ensemble et à co-créer se font alors sentir.


Dans leur article « Fostering creativity across countries: The moderating effect of cultural bundles on creativity”, K. Yong, P. V. Mannucci et M. W. Lander (2020) nous dévoilent comment nos valeurs culturelles peuvent bien souvent influencer notre créativité.

Culture et créativité, quel rapport ?


Etre créatif·ve, c’est générer des résultats nouveaux et utiles. Dit comme ça, faire preuve de créativité peut paraître assez simple. Mais en réalité, cela nécessite une certaine motivation et mobilise de nombreuses capacités, qui peuvent être de l'ordre du domaine dont il s'agit (oui, oui, Jimi Hendrix a du apprendre à jouer de la guitare avant de composer ses meilleurs solos) ou bien des capacités cognitives (notamment des capacités de changement de perspective).


Mais la créativité a également une forte composante culturelle, comment peut-on l'expliquer ?

La culture détermine l'ensemble des ressources que nous utilisons pour développer notre créativité.



Kevyn Yong et son équipe nous présentent le concept de « cultural bundles ». Les cultural bundles renvoient à des ensembles de valeurs mises en avant dans une société ainsi que la force des normes qui poussent à respecter ces valeurs.

Ok, mais c'est quoi une "culture" ?


Pour décrire une culture, on considère généralement 4 dimensions qui s'expriment sur un continuum.


1) Certaines cultures soulignent l’usage préférentiel du « Je » plutôt que du « Nous » ; on parle d’individualisme (par opposition à l'autre extrême du continuum, le collectivisme). Chez les collectivistes, les idées divergentes (i.e., créatives) peuvent parfois être sanctionnée (« Vos idées innovantes nous dérangent, au bucher ! »).


2) Dans certaines entreprises, on valorise l'investissement des collaborateur dans des tâches variées, tandis que dans certaines autres, on préfère conserver une organisation plus rigide et valoriser la motivation au salaire (« Travaillez sans vous creuser la tête et vous gagnerez plus ! »). Il s'agit dans le premier cas d'une « power distance » faible, et dans le second, d'une power distance élevée.


3) Les cultures qui valorisent l’affirmation de soi et la recherche de profit sont dites « masculines » et celles préférant l’harmonie sont « féminines » (hm, oui, vraiment). Ainsi, les cultures masculines mettent en avant la compétition (« L’objectif du projet est d’écraser les concurrents, alors pas de quartier ! »). A contrario, celles dites "féminines" préfèrent éviter la compétition pour conserver l’harmonie sociale.


4) Enfin, certaines cultures tolèrent bien l’incertitude alors que d’autres la gèrent plutôt mal ; dans le deuxième cas, on parle « d’évitement de l’incertitude » . Dans les cultures qui cherchent à éviter l’incertitude, on adore les "experts", alors que dans les cultures qui la tolèrent, on est plus en mode "ça passe ou ça casse" (« T’inquiète pas je gère, ça va le faire).


Et après ?


Et après... notre culture nous soumet à tout un tas de cultural bundles. C'est à dire à un set composé à la fois de nos valeurs culturelles (ex : "chez nous, c'est plutôt chacun pour sa pomme") et de la force et la stabilité de ces normes (ex : "chez nous, il est vraiment très important d'être compétent dans son domaine").


Dans les cultures où les normes sont très stables, les individus ont tendance à suivre ce qui est socialement acceptable. Donc plus un nombre important de valeurs culturelles met en avant une composante, plus celle-ci est développée par les individus (et inversement). Et avant de développer d'autres composantes, ils ont besoin de signaux forts (« OK, on me dit que j’ai le droit de développer cette qualité donc je vais le faire »). Ainsi, pour que les individus immergés dans ce type de cultures fassent preuve de créativité, il est nécessaire que les valeurs culturelles promeuvent l’utilisation de composantes qui impactent la créativité. Autant vous dire qu'avant qu'un chocolatier ne fabrique des chocolats en forme de fesses, il va falloir que les normes culturelles l'exhortent à être plus créatif.



A l’inverse, dans les cultures où les normes sont plus changeantes, le meilleur moyen de rendre les individus plus créatifs est que la norme dénigre le changement de perspective ou toute autre composante liée à la créativité. Ici, les individus n'ont pas besoin qu’on les incite à utiliser une composante pour la choisir, au contraire : un signal très faible leur suffit pour décider de développer une composante qui n’est pourtant pas mise en avant dans leur culture.


Les normes ont un impact important sur la façon dont notre créativité s’exprime. Elles nous poussent à développer certaines compétences plutôt que d’autres pour devenir créatif·ve. Les individus évoluant dans des cultures aux normes très strictes ont tendance à être créatifs·ves de la manière dont leur culture promeut la créativité. Ceux vivant dans des cultures moins « normées » sont davantage libres d’être créatifs·ves à leur façon.




Kevyn Yong, Pier Vittorio Mannucci et Michel Lander ont fait une synthèse des résultats observés sur une grande quantité d’études comparant l’influence des « cultural bundles » sur notre créativité. Globalement, les résultats étaient en accord avec ce que les auteurs imaginaient : les individus issus de pays où le « cultural bundle » inclut des normes très stables ont effectivement plus de chances de faire preuve de créativité s’ils développent et utilisent le composant promut par le plus grand nombre possible de valeurs culturelles incluses dans le « cultural bundle ». Les personnes vivant dans des pays dont le « cultural bundle » inclut une norme plus malléable peuvent faire preuve de créativité en développant des composants qui ne sont pas valorisés ou qui sont même découragés par les valeurs culturelles incluses dans le « cultural bundle ». Ces nouvelles compétences constituent alors une ressource rare qui procure un avantage concurrentiel à ceux qui la possèdent.

Il ne s'agit alors pas simplement de dire que « les cultures avec beaucoup de normes étouffent la créativité. Celles plus libres l’encouragent » !

On fait quoi de cette connaissance ?

Ce que ça nous dit, c'est d'abord que pour mieux communiquer et co-créer avec les autres - et notamment s'ils ne sont pas issus de la même culture que nous, on peut tout simplement se renseigner sur leur culture : quelles sont leurs valeurs culturelles ? Qu’est-ce qu’ils valorisent dans la créativité ?


Déjà, ça ouvre l’esprit. Mais surtout, ça vous permet de comprendre de quelle manière ils peuvent être créatifs.


Et puis on peut se a jouer un peu "malin·e" : puisque la culture française présente des normes assez changeantes, peut-être il nous faudra t-il décourager nos collègues d’utiliser des compétences que nous pensons nécessaires pour être créatif·ve pour augmenter leur créativité (« tu penses vraiment que tu as besoin de ça pour trouver des idées ? Pas sûr non ? » )... Enfin, encore reste-t-il à se questionner sur la culture de notre organisation : quelles sont les valeurs mises en avant ? Sont-elles stables ?

Pour résumer, il n’y a pas d’un côté des cultures créatives et de l’autre des cultures infertiles. Essayer de comprendre les cultures qui nous entourent peut nous aider à façonner notre créativité, et est un premier pas vers l’innovation collective.



L'article complet de Yong, Mannucci et Lander est consultable sur le site de Organizational Behavior and Human Decision Processes.


Vous pouvez retrouver l'ensemble des images du petit requin de la photo de couverture sur l'article de boredpanda.

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