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  • Clémence Brun

La rigueur : un atout pour développer son esprit critique ?

Mis à jour : juin 30





Dans le contexte actuel, on entend beaucoup parler d'esprit critique, de discernement et de bon sens. S'il est très valorisé d'en faire preuve, devenir fact-checker ne se fait pas en un claquement de doigts. Alors comment peut-on s'y prendre concrètement ?


Culver, Braxton et Pascarella (2019) nous donnent des pistes de réponse dans leur article “Does teaching rigorously really enhance undergraduates’ intellectual development? The relationship of academic rigor with critical thinking skills and lifelong learning motivations “. Selon eux, c'est la rigueur académique qui peut aider l’esprit critique à se développer. Trop tard pour nous donc, tout se serait joué pendant les études ...


... En réalité, pas exactement :

Vous avez dit rigueur académique ?

Qu’est-ce que la rigueur académique finalement ? S'agit-il de la qualité des notions abordées en cours, de la charge de travail, de la difficulté des enseignements ou encore des attentes des enseignants ? Certains vous diront : « Les gens rigoureux, on les reconnait parce qu’ils passent des heures à lire leurs cours » ou encore « Lui, il a lu 45 bouquins sur le sujet donc il s’y connait ». Mais on peut apprendre par cœur un cours de neuro-anatomie et n’y avoir absolument rien compris ! Alors pour d’autres, la rigueur correspond plutôt aux efforts cognitifs demandés (est-ce que ce travail nécessite que l’étudiant se creuse fort les méninges ?). Et c’est aussi l’avis de nos auteurs : ils considèrent que faire preuve de rigueur académique consiste à utiliser des techniques pédagogiques facilitantes pour l'apprentissage et à donner aux étudiants des devoirs pour lesquels un certain niveau de réflexion est requis. L’objectif n’est pas de noyer les étudiants dans des pages de cours mais plutôt de les encourager à intégrer les notions, à se les approprier, ainsi qu’à les articuler selon différentes perspectives. La rigueur académique, c’est donc exiger des étudiants qu’ils réfléchissent sur le contenu de leurs cours pour développer leurs capacités de réflexion.

Que préférez-vous : que l'on vous récite un cours de management ou que l'on réfléchisse avec vous aux risques/enjeux/solutions d'une situation ?



S’entrainer en conditions réelles et rester curieux


Qui n'a jamais craint que son nouveau collègue à peine sorti de l'école ne développe pas les compétences intellectuelles et les habitudes de travail qui lui permettront d’apprendre et de s'adapter ? Imaginez que vous deviez vous adapter à un nouveau collègue incapable d’évoluer dans ses pratiques ("le problème c'est qu'il n'est pas smart"), un collègue qui referait toujours les mêmes erreurs et qui ne comprendrait pas vos remarques sur son travail. Quel cauchemar !


Comment ce collègue pourra-t-il développer sa rigueur et donc in fine son esprit critique ? Renaud et Murray (2007) ont montré que poser des questions d’examen qui demandent une réflexion de haut niveau facilite le développement de la pensée critique chez les étudiants. L’utilisation de travaux académiques présentés comme des « challenges » est aussi une bonne façon de booster la réflexion. Et garantir une pensée critique poussée le plus tôt possible, c’est assurer à chacun la possibilité de gagner en discernement tout au long de sa vie.

Le meilleur moyen de développer la pensée critique est d’aller au-delà de la vérification des acquis et de passer à une application des connaissances dans la vie réelle.

Évidemment, la rigueur ne fait pas tout. Développer ses capacités cognitives est une chose, mais être motivé en est une autre, tout aussi importante. De nombreux traits personnels peuvent par exemple participer à augmenter sa rigueur : c'est notamment le cas de la curiosité, du plaisir d’apprendre ou encore de la capacité à intégrer de multiples sources à un argumentaire. Un collègue qui adore se perdre sur Wikipédia a donc de grandes chances de continuer d’apprendre de nombreuses choses tout au long de sa vie.

Une compétence que l’on peut développer


Il serait tout de même appréciable qu’on ait des résultats scientifiques probants sur la question. Cela tombe bien, Culver et ses collaborateurs se sont intéressés à l’impact de la rigueur sur le développement de la pensée critique à court et long terme chez des étudiants américains entre leur première et leur quatrième année d'études. Les chercheurs ont mesuré trois choses : leur capacité à exercer leur esprit critique, leur besoin de cognition (i.e., besoin de connaissance et d’apprentissage) et leur opinion envers les activités littéraires comme la lecture ou l’écriture. Ces mesures étaient effectuées trois fois chez les mêmes étudiants : à l'entrée en première année, en fin de première année et en fin de quatrième année. Les auteurs ont aussi pris en compte d’autres paramètres comme les résultats avant l'entrée à l’université, la motivation ou encore les heures de travail effectuées en parallèle des études ; tout cela afin de vérifier que la pensée critique ne dépendait pas d’autres facteurs. Car finalement, on pouvait tout à fait se dire que la pensée critique dépend entièrement de la motivation des étudiants...

Les résultats ont montré que la rigueur est positivement liée à la pensée critique, au goût pour la réflexion et les activités littéraires. L'ampleur de ces effets a en outre eu tendance à augmenter de la première à la quatrième année.

Culver et ses collaborateurs pensent que les cours nécessitant de la rigueur sont vécus comme un challenge par les étudiants, ce qui les motive à s’y engager davantage. Pour les étudiants en première année, cela fonctionne bien car ces cours représentent une expérience nouvelle, très différente de ce qu’ils avaient l’habitude de vivre dans l'enseignement secondaire. Mais plus globalement, les résultats semblent montrer que plus les étudiants avancent dans leur cursus et plus les activités demandant de la réflexion en classe favorisent leur besoin général d’apprendre. Les étudiants plus avancés dans leur cursus possèdent en général des connaissances théoriques solides et peuvent donc se permettre de les mobiliser en cours dans les discussions de groupe par exemple, ce qui favorise leur goût de la réflexion sur le plus long terme. C'est là que les choses deviennent intéressantes pour nous : plus on a d'expérience, plus la gymnastique intellectuelle des réflexions complexes est efficace !


La relation de cause à effet entre la rigueur et la pensée critique n'a effectivement pas été pas observée pour les étudiants en première année. Il est possible que, bien qu’appréciant les activités demandant de la rigueur, ces étudiants n’aient encore tout simplement pas assez de matière pour développer une réflexion critique.


Enfin, il est utile d’être rigoureux en classe, mais qu'en est-il pour les étudiants qui, une fois chez eux, s’affalent sur leur canapé sans rien faire ? La rigueur dans la vie personnelle semble contribuer significativement au développement intellectuel. Dans l'étude, cet effet était particulièrement observable chez les étudiants en fin de quatrième année. Ainsi, proposer aux étudiants des cours qui invitent à la réflexion c’est bien ; mais proposer ces cours combinés à des projets personnels qui nécessitent de la rigueur, c’est mieux.



En bref, la clé est une exigence de rigueur tout au long du cursus. Et en ce qui concerne l'impact du contenu même des méthodes pédagogiques utilisées par les enseignants, il peut être positif via de nombreux leviers : l'apprentissage actif, l'apprentissage collaboratif, les feedbacks sur les travaux de cours ou encore les interactions entre étudiants et professeurs sur des sujets liés aux études ou à la carrière.

Trop tard pour vous et vos collaborateurs ?


Que retenir de tout cela ? La rigueur académique (en tant que combinaison de la rigueur dans les devoirs et en classe) est associée au développement du besoin de cognition, qu’on peut résumer par une « soif d’apprendre », ainsi qu’un goût pour les activités littéraires. Plus important encore, la rigueur académique est liée aux compétences qui sous-tendent la pensée critique.


Nous disposons des clés du développement de la pensée critique chez les étudiants. A nous de les adapter à un public d'adultes. Cela peut passer par de nombreuse choses, comme un simple débat (pas trop polémique) à la prochaine pause déjeuner. Vous pouvez aussi organiser des activités avec vos collègues dans lesquelles une réflexion profonde sera nécessaire. Pourquoi ne pas voir le jeu de société d'entreprise comme autre chose qu'un simple moment de convivialité ? Selon le thème de l’activité proposée, vous pourrez aussi favoriser l’appropriation de certains concepts utiles dans votre travail tout en développant l’esprit critique des membres de l'équipe. Évidemment, préférez un jeu nécessitant un minimum de réflexion : pas sûr que « Qui est-ce ? » développe l’esprit critique. Pour vous donner des idées, foncez voir ce que font nos amis de chez Kaperli et découvrez leur manière de traiter des problématiques opérationnelles avec le jeu de société !

Le jeu casse le côté stressant et ennuyeux de la rigueur, et le côté contrariant des discussions (trop) sérieuses sur les fakes news qui passent au travers des mailles du filet.


L'article complet de Culver, Braxton et Pascarella est consultable sur le site de Higher Education.

Crédit photo : Freepik


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